Tête Ruche Texte

par Sophie Billard

La mairie d’Andrésy demandait de garder les filets de Nancy Marmelade posés en 2016 jusque 2018 et de les faire évoluer.
J’ai donc repeint les perspectives de l’Ile Nancy avec ma toile à l’inverse d’un peintre. J’ai envouté une seconde fois le promeneur au sens propre car il entre au coeur de l’installation, et au sens figuré en le caressant de bas résille rouge passion. Mon but était de communiquer, de l’étonner et de le toucher.
Mais comment prolonger ces voiles drapées à l’échelle monumentale ?
J’ai moi-même été envoutée par les gigantesques Bouddha couchés d’Asie. Ce sont des sculptures apaisantes. À leur proximité, j’échappe au sentiment paralysant d’apocalypse imminente, aux images de destruction, d’oppression et de misère issus des guerres, des extrémismes et des catastrophes naturelles - ou non. Les bouddhas couchés me subjuguent par leur attitude sereine. Elles me donnent envi de croire en l’avenir et de lutter pour une solution. Elles invitent à se relaxer, à prendre du recul, être positif et responsable, à s’informer et se ressourcer. Ce sera mon but cette année.
Je voulais d’autre créer des liens avec d’autres artistes de l’ïle sur le thème de l’écologie :
Béatrice Chanfrault peint les 2 premiers mètres des arbres en bleu : «Epure» symbolise la montée des eaux.
Mickaël Valet interroge la notion de propriété dans Ground Up Protocole : à qui appartiennent les matériaux récoltés entre ciel et terre ? Les feuilles récoltées dans mes filets en 2016 ont alimenté son oeuvre.
Rémi Caritey invite chacun à essaimer les graines récoltés sur l’Ile : l’oeuvre est produite par les arbres dans «Le sentiment de l’arbre».
Et j’ai réalisé cette tête de Bouddha, façon ruche.
Ruche parce que suspendus dans un arbre et constituée de 25 rayons à trame hexagonale. Les rayons sont tissés selon la technique du cannage, une sorte de filet supérieur. C’est donc une façon de faire évoluer le matériaux d’une année à l’autre.
Ruche et tête de bouddha.
La statuaire du bouddha a vocation à enseigner. Mais comme je ne suis pas bouddhiste, j’ai choisi de réaliser le portrait d’Élinor Ostrom (annexe 2), prix Nobel d’économie 2009 pour ses travaux sur «La théorie des communs» et figure emblématique du vaste mouvement des défendeurs des communs.
Un commun est comprend une ressource, une communauté et une gouvernance. Élinor Ostrom répond à la question : que faut-il pour le commun soit gagnant ? Par exemple, dans le commun poissons - pêcheurs - règles d’usage, comment préserver les poissons ?
Il y a toute sorte de communs, de la crèche parentale aux sites de l’Unesco, de la molécule d’une plante aux connaissances d’une université, des codes informatiques aux données produites par les échanges humains... (Annexe 3)
J’ai choisi les abeilles. Elles n’appartiennent à personne et à tout le monde. C’est une ressource en danger qui n’a pas de communauté ni de gouvernance établies. La première étape pour préserver les abeilles serait de les structurer en un commun.
Ainsi, la théorie d’Élinor Ostrom donne un espoir pour résoudre ce type de grands défis mondiaux.
Après la marche pour le climat de 2014, Charlotte Hess (Annexe 1), collaboratrice d’Élinor Ostrom a demandé à tous les commoners de relayer cette information.
Je l’ai fait en créant cette tête ruche. Son appel est écrit sur la plante du pied gauche de mon archétype Bouddha, lieu traditionnel des textes ou dessins.
Je présente donc des drapés, une tête, des pieds et une jambe esquissés, un bras formé par la cabane et sa manche de filets, des épaules ou la structure métallique finalement roulée de l’autre coté du chemin.
C’est une sculpture polycentrique, comme un commun. Il faudra organiser tout cela l’année prochaine. Mais comme l’une des conditions d’un commun gagnant est la communication entre les parties et que «filet» en anglais se dit «web», j’ai ce qu’il faut pour trouver une solution !

Annexe 1

Texte de Charlotte Hess écrit sur la plante des pieds

Le cri de ralliement de la «Marche pour le climat» de 2014 était : «Pour tout changer, il faut tout le monde». Mais comment parvenir à réunir «tout le monde» ? Beaucoup, pour ne pas dire la plupart des problèmes qu’il faut affronter, sont des problèmes de communs. Malheureusement, ces problèmes, comme dans beaucoup d’autres crises qui affectent les communs globaux, ne sont pas considérés comme des problèmes de communs. Les médias ne favorisent pas la compréhension des citoyens en ce qui concerne les questions posées par les communs globaux. Il en résulte un sentiment d’impuissance et de désespoir chez le grand public, livré à la merci de rapports de fonctionnaires dont l’origine est mal saisie, de firmes non identifiées, ou de commissions politiques qui paraissent hors d’atteinte. Quand les problèmes posés par les communs globaux ne sont pas présentés en tant que tels -comme problèmes de communs-, le message implicite est que ces problèmes ne sont pas du ressort du grand public, et que ce dernier ne doit pas s’y impliquer. Le fait qu’il existe des solutions relevant de nous-mêmes, gens et acteurs de terrain, est loin d’être une évidence. Si l’on s’en tient à la présentation faite le plus souvent par les médias, soit l’action devra être initiée par une instance gouvernementale ou patronale, soit le problème ne trouvera de solutions que par le développement de nouvelles technologies. Ainsi, non contents d’ignorer le fait qu’il s’agit de commun, les médias omettent également de mentionner l’influence potentiellement décisive de l’action collective. Cette «omission» est souvent intentionnelle ; mais elle est aussi due à la méconnaissance du sujet. Trop souvent, les décideurs eux-mêmes ne savent pas que traiter la question posée comme relevant d’un problème de communs représente une solution pérenne essentielle, une alternative au dilemme public/privé. Ce manque de visibilité des communs est un problème crucial auquel tous les commoners doivent s’attacher pour travailler à le résoudre.

Charlotte Hess
Fondatrice de la Digital Library of th Commons
Coauteure de l’ouvrage Understanding Knowledge as a Commons : From Théory to Practice (The MIT Press, 2007) avec Elinor Ostrom

Le retour des communs, Edt LLL, 2015, sous la direction de Benjamin Corriat
Extrait p 264 du chapitre 11 nommé :
Communs de la connaissance, communs globaux et connaissance des communs
Introduction au séminaire international sur les communs organisé pour clore les travaux conduit dans le cadre de l’ANR

Annexe 2

Elinor Ostrom
Prix Nobel d'économie 2009
D’après un article de Hervé Le Crosnier
Article Web du 12 octobre 2009  - Texte diffusé sous licence Creative commons v3 - attribution.


[...] Elinor Ostrom  (1933-2012) travaille sur les communs, cette forme spécifique de propriété et de gouvernance. [...] Cette question [...] est en passe de redevenir un « outil pour penser » majeur, qui ouvre de nouvelles portes, et qui est en adéquation avec les questions du siècle qui débute : crise écologique, irruption des réseaux numériques, économie de la connaissance, modification profonde des régimes de production, redéfinition des droits de propriété immatérielle...
[...] La question des communs est au cœur de l'histoire du capitalisme. La première grande révolte populaire fondatrice de nos conceptions actuelles du droit, dans l'Angleterre du XIIIe siècle, avait pour cause l'expropriation des communs. [...] L'enclosure des communs allait susciter de grands mouvements populaires.
[...] La théorie des communs connaît un nouveau regain depuis la fin des années 1990, quand on a commencé à considérer les connaissances, les informations et le réseau numérique Internet lui-même comme un nouveau commun,. [...] Une différence majeure entre ces communs de la connaissance et les communs naturels a été pointée par Elinor Ostrom : les biens numériques (un fichier de musique, un document en réseau…) ne sont pas soustractibles. L'usage par l'un ne remet nullement en cause l'usage par l'autre.[...] On pourrait en déduire que ces communs sont « inépuisables », et qu'une abondance numérique est venue. Or, [...] on remarque au contraire que ces nouveaux communs de la connaissance sont fragiles. Il peuvent être victimes de ce que James Boyle appelle « les nouvelles enclosures ».
[...] Ces communs de la connaissance ont donné lieu à l'émergence de nombreux mouvements du numérique : [...] le mouvement des logiciels libres ; celui des scientifiques défendant l'accès libre aux publications de recherche ; les paysans opposés à la mainmise sur les semences ; les associations de malades œuvrant pour la prééminence du droit à la santé sur les brevets de médicaments ; les bibliothécaires partisans du mouvement pour l'accès libre à la connaissance ; [...]des « creative commons », [...] Wikipédia, MusicBrainz ....
[...] Du côté scientifique, la notion de communs reçut une attaque particulièrement pernicieuse en 1968, quand le sociobiologiste Garrett Hardin publia son article « La tragédie des communs ».
[...] Elinor Ostrom et Charlotte Hess, dans leur ouvrage majeur Understanding Knowledge as a Commons,  [montrent que ] le modèle de Hardin ne ressemble aucunement aux communs réels, tels qu'ils sont gérés collectivement depuis des millénaires, à l'image des réseaux d'irrigation ou des pêcheries.
[...] Le grand apport d'Elinor Ostrom est dans cette distinction entre les « communs considérés comme des ressources » et les « communs considérés comme une forme spécifique de propriété ». La notion de communs devient attachée à une forme de « gouvernance » particulière : il s'agit pour la communauté concernée de les créer, de les maintenir, de les préserver, d'assurer leur renouvellement, non dans un musée de la nature, mais bien comme des ressources qui doivent rester disponibles, qu'il faut éviter d'épuiser. Les communs sont des lieux d'expression de la société et, à ce titre, des lieux de résolution de conflits.

Annexe 3

Annexe 3